Rapport Musées Du XXIe siècle : la culture toujours sans ouverture


La mission « Musées du XXIe siècle » a remis la semaine dernière son rapport au Ministère de la Culture, au terme de près de 10 mois de travail, jalonnés par une consultation citoyenne en ligne.

La lettre de mission du Ministère de la Culture demandait d’examiner les thématiques suivantes :

Le musée éthique et citoyen, creuset du renforcement des liens sociaux, de la dynamique des territoires, de la valorisation de la citoyenneté et de l’ouverture aux autres.

Le musée protéiforme, in situ, hors les murs, virtuels, multipliant les expositions temporaires et les événements culturels.

Le musée inclusif et collaboratif pour mieux intégrer les attentes diversifiées des publics et la place à leur accorder dans la conception de l’offre et de la programmation culturelles.

Le musée comme écosystème professionnel : évolution des métiers et des missions de service public.

Le collectif SavoirsCom1 exprime sa profonde déception et son incompréhension à la lecture des recommandations figurant dans ce rapport.

On relève bien quelques signes encourageants comme l’appel à « la création de tiers-lieux, au développement des fablabs, et aux laboratoires d’innovation » , le soutien à des initiatives comme Museomix ou l’encouragement des « approches co-créatives et coopératives en matière de médiation ».

Mais au-delà de cette accumulation de buzzwords, on cherche en vain dans les pages de ce rapport des propositions concrètes en faveur de l’Open Data, de l’Open Content ou de l’Open Source dans les musées. La question de l’ouverture des données culturelles et de la réutilisation des images diffusées par les sites des établissements est complètement escamotée, tout comme celle des pratiques de photographie personnelle lors des visites.

Par malheur pour ce rapport (et pour le public), l’actualité montre pourtant que ces sujets sont de première importance pour les musées français, s’ils veulent entrer pleinement dans le XXIe siècle.

Il y a quinze jours, le Metropolitan Museum of Art de New York créait l’événement en annonçant la libération de plus de 375 000 reproductions HD d’œuvres du domaine public numérisées, mises en ligne et entièrement réutilisables – y compris à des fins commerciales – à l’occasion d’une opération menée en partenariat avec Creative Commons et la fondation Wikimedia. Ce genre de démarche, également adopté par le passé par le Rijksmuseum d’Amsterdam, permet aux musées de contribuer à enrichir les Communs de la connaissance. Elles n’ont pourtant pas droit de cité dans le rapport de Jacqueline Eidelman.
Pas un mot non plus sur les pratiques douteuses de la Réunion des Musées Nationaux (RMN), dont les restrictions qu’elle impose à toute réutilisation des images qu’elle diffuse font l’objet de plus en plus de critiques.

En France, ce qui a fait événement ces jours-ci, c’est le fiasco de l’exposition Vermeer actuellement proposée par le Louvre, en termes de communication, d’accueil du public et de médiation. Les nombreux dysfonctionnements observés illustrent le profond décalage entre la réalité et les préoccupations affichées par cette mission. Outre l’incapacité de l’établissement à gérer l’affluence, c’est aussi l’interdiction générale — et illégale — de photographier dans les salles des expositions temporaires des œuvres relevant pourtant du domaine public qui a  soulevé de nombreuses critiques, de la part de simples visiteurs, de journalistes ou d’experts du patrimoine. Des incidents choquants sont même à déplorer, avec des visiteurs pris à parti par les agents de sécurité et menacés d’expulsion « par la force ». Est-ce là le signe de musées entrés sereinement dans le XXIe siècle ? On a plutôt l’impression que nos musées ne conçoivent toujours leur vocation qu’en termes de conservation, dans une méconnaissance et un mépris des aspirations culturelles de leur public, d’autant plus déplacés à l’ère des usages numériques.

Sur l’autorisation de prendre des photographies pendant les visites, le rapport marque même une régression. En 2013-2014, le Ministère de la Culture, rappelons-le, avait organisé une concertation entre différents acteurs qui avait abouti à la publication de la charte « Tous Photographes » incitant les musées à faire évoluer leurs règlements. Le Collectif SavoirsCom1 avait logiquement salué cette initiative. Ce document reste hélas largement ignoré et il n’en est pas une seule fois fait mention dans le rapport. Pas plus d’ailleurs que de la question émergente de la réutilisation des modélisations 3D d’œuvres du domaine public…

Au final, ce rapport renforce encore le sentiment que des sujets comme l’Open Data ou le domaine public sont toujours tabous pour les musées français. La composition de la mission laissait hélas présager une telle fermeture, avec des membres issus en très grande majorité des directions de grands établissements, sans autre forme de pluralisme.

Un des passages du rapport vante le modèle du musée comme « maison commune », synonyme « d’hospitalité, d’inclusion, d’ouverture, de transmission, de partage, de coopération ». Mais ces mots resteront creux tant que les musées français continueront de s’approprier ce qui devrait rester commun à tous, en contradiction avec leur mission de médiation et de transmission culturelle. Au lieu d’être des « maisons communes », les musées apparaissent encore bien trop souvent comme de véritables « maisons d’enclosure », se coupant des opportunités d’innovation collaborative et de démocratisation de la culture, dont seule l’ouverture réelle peut être le vecteur.

Quant à la question des tiers-lieux et à l’invitation qui est faite de développer des espaces de fabrication numérique, nous nous interrogeons sur la pertinence d’une telle proposition tant que les mentalités n’auront pas évolué dans les institutions. Le Ministère a-t-il bien compris que des lieux comme les fablabs sont des espaces de partage et de circulation sans entrave des connaissances et des savoir faire ? Comment des visiteurs de musées pourraient-ils être invités à reproduire des œuvres scannées puis imprimées en 3D alors même que l’usage de la photographie réservée à un usage personnel est encore proscrit !

Il n’est cependant pas trop tard pour que le Ministère de la Culture fasse (enfin) un geste concret pour faire entrer les musées dans le XXIe siècle : il lui suffirait, par exemple, de lever les interdictions illicites de photographie dans les espaces d’exposition ou d’ouvrir en Open Data une ressource aussi essentielle pour la communauté que la base Joconde.

Nous attendons aussi la réaction des professionnels du secteur patrimonial à la publication de ce rapport. Tous ne sont pas inactifs ou indifférents à ces problématiques et certains développent déjà sur le terrain des projets allant dans le sens d’une ouverture des données et des contenus. Le collectif svcm1 continue d’encourager cette minorité à donner plus de visibilité et de poids à ces problématiques dans les réflexions, actions et projections menées de manière générale sur l’avenir des musées.